Que tombent enfin
les vieux murs
qui nous séparent,
Et qu’à force d’amour s’élèvent ceux
qui nous protègent de l’indifférence.
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Chapitre premier
- Retourne à ton poste !
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Chapitre deux
Blottis dans leur alcôve végétale
les trois hommes essayaient d’entrevoir à travers les branchages
la cause de ce grondement qui continuait d’enfler.
Soudain la terre se mit à résonner
sous eux, comme un effroyable gong frappé en cadence d’un martèlement
rauque.
Brusquement le sol bougea, fissurant
les parois de la tranchée, faisant surgir des profondeurs les
fourmis, les blattes, tout un peuple souterrain dérangé
par la folie des hommes.
- Des chars, ils ont des chars ! déclara Morisset. Le caporal de son côté semblait encore refuser de comprendre quand, les coudes au sol, ses deux mains enfouies dans son visage il entrevit les cadavres d’une cohorte de fourmis qu’il venait de piétiner. C’est alors qu’il réalisa ce qui les attendait. Oystrack le devança :
- Ils vont nous écrabouiller, papa. - Bon Dieu, faut pas rester là ! lança Germain. Morisset intervint :
- T’es pas fou ? Si on sort ils nous tirent comme des lapins, et si on reste ils nous passent sur le corps. Merde merde merde ! Maintenant les premiers chars approchaient,
abattant sur leur passage les grands chênes centenaires qui s’affalaient
à grand fracas.
Dans la tranchée la poussière
volait de toutes parts.
Germain sentait dans sa bouche le
goût âcre de la terre qui crissait sous ses dents.
Oystrack pleurait en silence, tandis que Morisset attendait la fin du monde. Tout à coup un choc effroyable
retentit. Un tronc énorme s’abattit au-dessus de leurs têtes,
coiffant leur abri dans un claquement sourd, comme on ferme une tombe.
Le noir, le silence et bientôt le sommeil. * * * |
| Chapitre trois
Un gazouillis de
petites flûtes chatouillait son oreille engourdie.
De l’épaule gauche il chassa la démangeaison. Deux joyeux rossignols répondaient aux trilles stridulantes d’une fauvette. A ces trois voix aiguës s’ajoutaient en cadence les appels malins d’une pie toute proche, l’ensemble formant un subtil quatuor à becs. Public privilégié de ce merveilleux concert, quelque part entre ciel et terre, Germain s’accrochait aux dernières notes de cette belle cantilène, suspendues dans l’air comme le vol d’un ange. Il revenait à la vie comme on sort du coma. De l’épais brouillard de sa mémoire s’échappait des bribes de conscience qui montaient à la surface comme des bulles de souvenirs. Ou pouvait-il bien être ? Ah ! Oui, ce chant d’oiseaux. Par la fenêtre de la classe. L’école communale. C’est calcul mental. Au coup de règle sur le bureau il faut lever son ardoise et montrer sa réponse. Zut ! j’ai encore faux. Germain, à quoi rêves-tu encore ? Oh ! oui je rêve, j’ai vingt ans, je suis avec toi mon amour ma princesse, les yeux tout la-haut, le coeur chaviré, ma main dans la tienne, allongé à tes côtés, nous guettons ensemble dans l’espace immense les étoiles filantes qui cinglent dans la nuit. Mais pourquoi cette main rigide et glacée ? L’étoffe épaisse qui la prolonge ne contient plus qu’un bras inerte. Retour effroyable au présent. Ce jeune garçon à ses côtés, ce corps sans vie. Oystrack, mon garçon mon frère, que venais tu faire dans cette guerre ? Pourquoi toi ? Pourquoi si vite et sans un mot, sans un adieu ? Poussé par une soudaine colère vengeresse, Germain chercha dans la pénombre de l’abri souterrain son autre camarade. Pas de Morisset. Personne. Ou était-il passé ? Il se décida à risquer la tête à l’extérieur. Avec la plus grande précaution il dégagea quelques branches alourdies de terre qui s’éboula au fond de la tranchée déclenchant en surface une douche aveuglante de soleil. La main en visière sur le front pour affronter la clarté soudaine, comme le périscope d’un sous-marin, il jeta un regard circulaire autour du trou. La forêt semblait dévastée de toutes parts. Partout les troncs brisés ,les moignons de branches saignant de sève, les racines dressées découvrant les plaies béantes de la terre. Tout à coup il le vit. Là, tout près, à quelques pas de l’abri, Morisset se tenait à genoux, assis sur ses talons, serrant fièrement contre son coeur la deuxième botte qu’il était allé récupérer au péril de sa vie, au prix de sa vie. Héros inutile d’une conquête dérisoire, seule sa chemise tachée de rouge trahissait le sacrifice d’un homme courageux, grandi et figé dans la mort. Germain se mit à pleurer en silence. Longuement, dignement, il pleura la perte de sa jeunesse, de son innocence, de sa pudeur. Il pleura la fin de l’été, l’approche du redoutable hiver des souffrances à venir, la venue sur terre de la bête immonde, l’agonie des illusions et des autres martyrs. ***
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