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Nellaïs resta longtemps chez la vieille Hernandine. La bonne grosse femme l'avait prise en sympathie tout de suite, et elle souffrait trop de la solitude pour laisser partir trop vite une si belle occasion d'avoir de la compagnie. Elle lui avait cousu un bout de robe dans une toile grossière qu’elle avait déniché au fond d’une armoire, et maintenant la jeune sirène avait l’air d’une jeune campagnarde. Elle avait pratiquement adopté Nellaïs comme sa propre fille, et d'ailleurs, elle laissait croire aux voisins qui l'apercevaient en passant qu'il s'agissait d'une lointaine nièce du Pays du Nord. C'était assez plausible si quelqu'un venait à entendre parler Nellaïs avec son incroyable accent d'outre-océan. Car Nellaïs parlait maintenant. Elle parlait la langue des humains avec un peu de difficulté encore, c'est vrai, mais elle avait assimilé beaucoup de vocabulaire et parvenait à faire comprendre sa pensée. En contrepartie, pour aider la vieille, elle avait appris à couper l'herbe pour les lapins, à donner le grain aux poules, à arracher les pommes de terre, et à faire du pain. C'est ça qui la fascinait le plus. Voir la pâte lever dans une grande caisse en bois, et la voir dorer sous l'action de la chaleur du vieux four en respirant la bonne odeur qui s'en exhalait. Humm... Nellaïs n’avait pas encore osé s’aventurer au-delà des quelques arpents entourant la cabane de la vieille. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait comme protégée dans cette masure, avec cette Hernandine truculente et intarissable. Ainsi, Nellaïs avait appris de son hôtesse que le roi du pays vert projetait de marier son prince de fils, mais il ne savait pas bien avec qui. Le mariage n’était pas encore conclu car les prétendantes étaient nombreuses, et il fallait examiner attentivement tous les partis. Aussi, avait-il été annoncé une grande réception à la cour, qui permettrait de les rencontrer et de décider laquelle, d’entre toutes les princesses des royaumes voisins, épouserait le prince. C’est la raison pour laquelle Hernandine s’était méprise en entendant chanter Nellaïs, et elle avait cru qu’elle était une artiste venue pour agrémenter la réception.
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Depuis que Nellaïs avait appris à parler, elle n'avait pas détrompé la vieille. Aussi, ne fut-elle pas surprise d'entendre un jour Hernandine lui dire : - Il faudrait tout de même que tu ailles un peu au château, pour préparer ton numéro, ma fille. Le grand jour approche et si tu veux qu'on t'entende chanter, il faudrait peut-être bien t'y faire voir. Oh ! j'y pense, tu ne peux point y aller comme ça. Il te faudrait au moins des souliers... Faudrait que t'ailles au village, voir Boucicault le cordonnier. Vas-y de ma part, comme ça, j'espère qu'il te fera une fleur... - Une fleur ? mais je croyais qu'il faisait des souliers ! pensa Nellaïs qui n'avait pas encore saisi toutes les subtilités de la langue mais qui partit tout de même vers le village. *****
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Aux abords du village, quelques fermes laissaient échapper des caquetements de volailles, des grognements de cochons, des bêlements de brebis, des cris de toutes sortes qui ne cessaient d'étonner la jeune fille. Les préparatifs de la fête étaient visiblement en cours. Prenant la rue principale, Nellaïs s'avança timidement vers la grand-place du village. Beaucoup de monde était assemblé là, à discuter fort et à se taper dans les mains. Une troupe de gros animaux à quatre pattes avec des cornes sur la tête étaient attachés au milieu. D'autres bêtes semblables étaient attachées, deux par deux, à de grandes charettes qui transportaient de grosses caisses rondes en bois et cerclées de fer. Une de ces caisses était un peu penchée à l'arrière d'une charette et un drôle de petit bout de bois en sortait sous lequel des gens remplissaient leur chope d'un liquide blond et mousseux. Tout ce monde avait l'air très joyeux et pas méchant du tout. C'était la première fois que Nellaïs voyait autant d'hommes et d'animaux bizarres réunis et elle n'était pas très rassurée, mais si quelques hommes se retournaient sur ses cheveux blonds, personne ne semblait faire vraiment attention à elle dans cette animation. Elle reprit un peu de courage en avisant une grosse femme qui nettoyait les tables devant une taverne. Elle alla jusqu'à elle : - Bonjour, articula-t-elle avec soin, je cherche monsieur Boucicault le cordonnier... - Ben, là, au coin de la rue, vous voyez pas son enseigne ? La botte n'est pas assez grosse ? fit la femme en lorgnant les longs cheveux de la jeune fille. - Oh ! Oui, merci, dit poliment Nellaïs. Et elle se dirigea vers l'échope du cordonnier sans plus faire attention à la bonne femme. *****
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| Boucicault
reçut Nellaïs très aimablement, mais il eut quelque peine à comprendre exactement
ce qu'elle lui voulait.
- Bonjour, dit-elle, je viens vous voir pour que vous me fassiez une fleur. C'est Hernandine qui l'a dit. - Une fleur ? Mais qu'avez-vous besoin d'une fleur, belle comme vous êtes ? Vous en êtes une vous-même, jeune fille !... Alors, comme ça, c'est vous sa fameuse nièce qui vient du Nord ? Ah ! On disait que vous étiez jolie, mais c'est bien vrai, ça ! Regardez-moi ces jambes ! Mon dieu ! Et ces chevilles fines !... Ah vous savez, des chevilles, j'en ai vu dans ma vie, avec tous les pieds que j'ai chaussés, Mais des comme ça !... Ah, Mademoiselle, vous devriez vous présenter au château pour le concours de danse !... Avec des petits pieds comme ça au bout de jambes comme les vôtres, vous gagneriez à tous les coups !... Croyez-en le vieux Boucicault... Ah ! Si j'avais encore vingt ans... - Euh... Oui, peut-être, j'y penserai, dit Nellaïs un peu déroutée. Mais pour danser, il faut des souliers ? - Bien sûr qu'il faut des souliers, jeune fille ! Et c'est mon métier d'en faire, justement. Serait-ce pour cela que j'ai le plaisir de vous voir chez moi ? - Euh... bien oui, je crois qu'il me faut des souliers. Mais Hernandine a parlé de fleur... Je ne comprends pas trop. - Moi, je comprends, allez !... Seulement, Hernandine, elle est bien gentille, mais moi je l'achète le cuir !... Alors, avez-vous trois écus pour me payer ? - Pour quoi ? - Pour me payer, tiens ! Vous croyez que vos beaux yeux verts vont suffire à mon salaire ? - Qu'est-ce que ça veut dire " payer " ou " salaire " ? - Ah ! ça ! d'où venez-vous donc, jeune fille ? De la lune ? Quand on fait un travail, on l'échange contre de l'argent... un salaire.. des écus... des choses comme celles-ci, dit Boucicault en montrant une pièce à Nellaïs. - Ah ! Bon ! opina la jeune fille. Et où peut-on se procurer de ces choses là ? - La bonne blague ! s'exclama Boucicault. Mais on se les procure en travaillant, bien sûr ! En rendant service à quelqu'un. Vous n'avez jamais travaillé ? Que font donc les gens chez vous pour vivre ? Ils font la cueillette ? Ils chassent ? - Ils chassent les poissons. - Ils chassent les poissons ! Vous voulez dire qu'ils sont pêcheurs. Vous voyez bien qu'ils travaillent aussi. Eh bien, si vous n'avez pas d'argent, vous pouvez " chasser les poissons " également. Les gens aiment bien ça le poisson. Comme ça, vous pourrez les vendre, vous aurez vos écus, et moi, je pourrai vous faire vos souliers si vous les voulez vraiment. Par la même occasion, pour aller avec, vous pourrez aussi vous faire faire une belle robe chez ma voisine, la brave Ernestine, qui est couturière à la cour mais qui fait aussi quelques commandes privées pour les amis. - Oh ! Oui, oui ! Je vais faire comme vous dites, dit la jeune fille. Et vous en voulez combien des poissons ? - Moi, j'en veux bien un ou deux, mais c'est surtout Guilbert, le tavernier qui sera intéressé à vous en acheter. Allez donc le voir, de l'autre côté de la place. C'est sa femme qui nettoie les tables, là, devant. Allez ! c'est bien parce que vous avez de beaux yeux, je les commence tout de suite vos souliers, mais vous me les paierez plus tard, hein ? Tiens, je vais aller avec vous jusque chez Guilbert... *****
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- Salut Guilbert ! lança Boucicault en touchant la main du tavernier. Je te présente la nièce d’Hernandine, tu sais, qui vit chez elle depuis quelques semaines... Figure-toi qu’elle a besoin de travailler... - Ah... ben oui mais j’ai besoin de personne en ce moment... Cunégonde suffit bien à elle seule pour le service et la cuisine. Je regrette, mademoiselle... - Attends, Guilbert ! Cette fille, elle vient du nord, elle et sa famille sont dans le poisson. Elle pourrait te fournir... - Ah, bon ! c’est pas pareil... Mais c’est loin votre pays ? Faudrait pas que votre poisson, il arrive ici tout pourri !... C’est que mes clients, ils sont difficiles, vous savez ! Est-ce que vous pourriez me livrer rapidement ? - Je peux vous faire une livraison de tout frais pêché chaque jour si vous voulez, dit en souriant Nellaïs. - Et je pourrai vous commander ce que je veux ? s’inquiéta Guilbert. - Ce que vous voudrez, confirma Nellaïs. - Dans ces conditions, c’est d’accord pour moi, fit le tavernier. Reste à se mettre d’accord sur les prix. Combien le vendez-vous, votre poisson ? - Trois écus. - Trois écus la livre ? Mais c’est bien trop cher ! Vous voulez ma ruine ! Il faudrait que je compte le souper à trente sols ! Jamais je ne pourrai vendre à un tel prix ! Vous ne vous rendez pas compte !... - Non, trois
écus... la pièce ! corrigea Nellaïs, qui pensait
à la pièce de monnaie que lui avait montré Boucicault.
- Ah, bon ! Je préfère ça ! s’empressa de dire Guilbert qui de son côté avait compris "la pièce" comme étant chaque poisson. Très bien ! Topez là, mademoiselle. Dès demain, vous m’en livrez cinquante. Des soles et des daurades pour commencer. D’accord comme ça ? - D’accord ! fit Nellaïs en tapant dans la main du tavernier comme elle l’avait vu faire aux paysans sur la place. - Mademoiselle, lui dit Boucicault à mi-voix en sortant, je crois que vous n’avez pas fait un bon marché pour vous avec ce tavernier. Il aurait pu vous payer beaucoup plus... - Vous êtes gentil Monsieur Boucicault, mais ne vous inquiétez pas pour moi, rassura Nellaïs, j’apprends beaucoup en ce moment... Nellaïs rentra chez Hernandine ce soir là avec un sourire aux lèvres. Le lendemain matin, la jeune fille se leva de bonne heure et prit le chemin de l’océan.
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Depuis deux semaines, la gargote était pleine chaque jour, midi et soir. Guilbert le tavernier était heureux, sa femme Cunégonde était exceptionnellement souriante et aimable avec les clients. La taverne ne désemplissait pas et les écus rentraient, rentraient en quantité. La riche clientèle d’étrangers venus pour la réception à la cour devait bien se nourrir chaque jour en attendant la fête, et il s’était produit un petit miracle au village : la taverne servait depuis peu des spécialités de poisson et de fruits de mer absolument délicieuses. Une nouvelle recette sans doute inventée par Guilbert valait une réputation grandissante à l’endroit et les gens venaient même du château pour goûter la soupe de poisson ou le turbot aux algues. Un soir, Nellaïs
aperçut là le beau jeune homme qu’elle avait entrevu sur
le pont du navire, sur son océan. Il dînait avec des amis,
parmi lesquels une ravissante princesse que tout le monde appelait Luxane,
et qui semblait vouloir le manger tout cru. Elle dormit mal cette nuit-là. Elle avait certainement pris froid. Elle rêva d’une paire d’yeux au-dessus d’une bouche souriante qui lui parlaient tous les trois ensemble, mais c’était incompréhensible. Elle se réveilla en sueur de la tête aux pieds, dans les endroits les plus intimes, elle était mouillée comme si elle sortait de la mer. Elle s’essuya vite de peur d’une transformation imprévisible, car la sueur, comme l’eau de mer, est salée. Mais il ne se passa rien. Elle se rendormit.
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Plus il venait de monde à la taverne, et plus il y avait de quoi manger. On eut dit que tous les plus beaux poissons de l’océan s’étaient donné rendez-vous dans les grandes marmites. Là où quelques semaines plus tôt il était fréquent d’entendre dire des : " Désolé, Monsieur, nous n’en avons plus en cuisine ! ", ou encore " Je ne vous le conseille pas, le dernier arrivage sent un peu ! ", on n’entendait plus maintenant que des " Hmmm ! ", " Fameux ! ", " J’en reprendrais bien une portion ! ".... Tant et si bien que le roi eut vent de la réputation nouvelle de cette taverne de village, et fit venir Guilbert. - On me dit que dans votre établissement on sert des mets succulents, Maître Guilbert ? - Un bien grand honneur, Sire... - Si, si, vous avez une réputation, mon ami. Aussi, j’ai pensé que vous pourriez devenir fournisseur de la cour à l’occasion de la grande réception qui doit avoir lieu dans quelques jours... Qu’en dites-vous ? Saurez-vous faire face à cette nouvelle position et vous surpasser dans votre art culinaire ? - Majesté, vos désirs sont des ordres, s’empressa de minauder le tavernier confus et flatté. - Alors, c’est dit, confirma le roi. Vous servirez votre fabuleux turbot en marinade d’algues à la grande réception. Dépêchez-vous de nous préparer cela, maître Guilbert, vous n’avez que trois jours devant vous, et trois cent personnes à servir, n’oubliez pas !... - Sire, je n’aurai pas le déshonneur d’oublier un seul convive... Guilbert rentra chez lui tout excité. Cunégonde poussa des cris d’hystérique en apprenant la nouvelle. Ils étaient " Fournisseurs de la Cour ". Elle allait pouvoir mettre un écusson au-dessus de sa porte et sur son papier à lettre. Depuis le temps qu’elle voyait passer les belles dames et qu’elle enviait ces toilettes, ces chapeaux, ces ombrelles... Ah ! Dieu lui avait enfin accordé par ses mérites la place qui lui revenait. Maintenant qu’ils avaient presque la fortune, il leur manquait la gloire, et voici que celle-ci arrivait. Dommage que ce fut si tard. Elle était trop vieille maintenant. Dieu aurait dû leur accorder cela quand elle avait quinze ans et qu’elle était encore belle. - Enfin, mieux vaut tard que jamais, pensa-t-elle. C’est toujours ça de pris ! Et une bouffée d’orgueil empourpra ses bajoues flétries. *****
On se doute bien que la réputation subite de la vieille taverne ne devait que peu de choses aux mérites de Cunégonde. Maître Guilbert avait exploité au maximum, croyait-il, cette innocente en affaire de Nellaïs. Celle-ci lui avait procuré régulièrement et à bas prix tout le poisson dont il avait besoin, en plus de quoi elle lui préparait chaque jour quelques recettes culinaires de son pays qui avaient donné un charme exotique à ses plats. La soupe de poisson était une recette venue en droite ligne d’Hernandine, et le turbot aux algues, le fin du fin, était la trouvaille du siècle, le secret de famille de Nellaïs que lui, Guilbert, avait su extorquer à la jeune innocente. - Ah ! Sacré Guilbert ! pensa-t-il à part lui. Les affaires sont les affaires. Tu t’es bien débrouillé tout de même pour négocier cette gamine. Elle a gagné un peu d’argent, c’est sûr, mais la plus grosse part est pour toi, et maintenant, les honneurs... *****
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