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Nellaïs n'avait pas tout compris de la discussion avec sa mère la reine et sa marraine. Elle en avait seulement retenu que désormais elle pourrait aller prendre des bains de soleil sans risque de brûlures et sans enfreindre les interdictions maternelles. C'était déjà ça ! Elle n'eut donc rien de plus pressé, cet après-midi là, que de rejoindre la surface, auprès d'une côte escarpée bien à l’abri du vent, et là, se hissa sur un gros rocher plat pour se dorer au soleil. Elle releva en chignon ses longs cheveux dorés, pour sentir la chaleur de l'astre du jour sur ses belles épaules et jusque sur sa nuque. Elle se laissa réchauffer longtemps par les rayons bienfaisants, se tournant du ventre sur le coté, et du coté sur le dos, exposant impudemment sa juvénile poitrine aux regards indifférents des seuls oiseaux de mer. Les mains derrière la tête, les yeux mi-clos, elle observait le ciel où les lourds albatros piquaient vers les flots bleus, où les mouettes piaillaient en se disputant un morceau d'éperlan, et elle trouvait que la vie était belle. Elle en ressentit une vive sensation de bonheur, une sorte d'ivresse, de liberté inhabituelle, et, paresseusement, elle étira ses membres dans la douceur du soir. Redressant le buste, elle s'assit au bord du rocher, laissant pendre ses jambes... SES JAMBES ! ! ! ?... Mais que s'était-il passé ? Elle avait une queue en écailles tout à l'heure ! Une queue de sirène !... Par tous les poissons-diables de la mer, que lui était-il donc arrivé ?... Voilà maintenant qu'elle avait deux jambes, très jolies d'ailleurs, qui se rejoignaient en haut dans une petite touffe naissante. Elle se dressa sur ces jambes et se mit debout, s'étonnant elle-même de savoir s'en servir si naturellement. Elle mit ses mains derrière son dos, descendit et palpa. Une paire de petites fesses rondes et charnues étaient posées là, au bas de son dos. Elle descendit encore. Ses mains ne parcoururent que de la peau depuis les cuisses jusqu'au bout des pieds... Des pieds !?... Oui, elle avait des pieds, deux charmants petits pieds avec cinq orteils chacun, qu'elle agita avec curiosité et amusement. |
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Nellaïs n'avait pas peur. Elle se remémorait l'avertissement de sa marraine. Ça ne pouvait pas être dangereux, puisque sa marraine lui avait laissé la surprise de cette découverte, mais c'était une drôle d'expérience, bien étonnante, et elle se mit à rire franchement devant ces sensations nouvelles. Avançant un pied et puis l'autre en s'appuyant au rocher voisin, elle fit quelques pas pour aller jusqu'à une flaque d'eau, retenue dans le creux d'un rocher, dont la surface était calme et lisse, et s'y regarda. Elle n'en croyait pas ses yeux : elle était semblable aux humains qu'elle avait vu sur le navire. Elle se tenait debout sur des jambes, et elle pouvait les plier pour se baisser, l'une puis l'autre, ou les deux en même temps... Elle se trouva finalement assez jolie dans ce miroir improvisé et, fut rassurée quant à son apparence physique, somme toute harmonieuse, bien qu'assez déroutante pour une sirène. Elle se dit qu'elle devrait profiter de cet état de bipède pour apprendre vite à marcher et à courir comme elle l'avait vu faire aux marins, sur le navire. Elle repoussa l'appui du rocher et se mit en équilibre sur ses nouveaux membres inférieurs. Bah ! C'était en fait assez simple en fait, il suffisait de balancer en permanence d'un pied sur l'autre, en variant le rythme et l'espacement pour faire du sur-place ou avancer. Elle entreprit de grimper au-dessus et d'escalader le rocher. C'était heureusement un rocher assez rond et lisse. Quelques rares passages lui écorchèrent un peu les orteils mais sans gravité, et elle fit ainsi l'expérience d'une autre gravité, celle de la pesanteur. Elle trouva assez difficile de se hisser jusqu'en haut. C'était bien moins dur de descendre que de monter ! Ça aussi, c'était nouveau pour elle : dans l'océan, il n'y a pas de différence entre le haut et le bas, il n'y a que la profondeur par rapport à la surface, mais on peut nager sans plus d'effort vers le fond ou vers le ciel, sur le ventre ou sur le dos, c'est pareil. Sur la terre ferme, c'est très différent. On ne peut pas nager dans l'air !... Il faut produire un gros effort pour grimper, et un tout petit pour descendre ou pour marcher. |
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Nellaïs arriva en haut épuisée. Elle sentit la nécessité de respirer plus fort et gonfla sa poitrine pour prendre de grandes goulées de l'air du large. Elle s'assit sur un tapis vert surplombant la falaise qu'elle venait d'escalader. Sa main toucha l'herbe. - Tiens, pensa-t-elle, ici aussi il y a des algues !... Je me demande si elles sont bonnes à manger... Joignant le geste à la parole, elle arracha quelques brins d'herbe et les mâchonna. - Pouah ! fit-elle en les recrachant. Si c'est là tout ce que mangent les humains, je ne les envie pas ! Avisant un arbre un peu plus loin, elle s'en approcha. C'était un pommier, et quelques fruits tardifs pour la saison étaient encore accrochés aux branches, d'autres jonchaient le sol. Elle se baissa pour ramasser une pomme. Une autre choisit ce moment pour se décrocher juste au-dessus d'elle. Poum ! Sur la tête ! - Quel drôle de monde, pensa Nellaïs en frottant sa tête, même les plantes sont agressives quand on touche à leurs graines !... Mais je n'ai pas dit mon dernier mot : j'en avais une, ça m'en fera deux ! dit-elle en ramassant le fruit agresseur. Et, d'un geste vengeur, elle croqua dedans ! - Humm... se dit-elle, ça n'est pas mauvais du tout !
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Une fois rassasiée, Nellaïs sentit le vent du soir fraîchir, et elle se dit qu'elle ferait bien de trouver un abri, quelque endroit clos où elle pourrait se blottir à l'abri du vent, ou bien quelque chose comme un courant chaud, genre Gulf Stream, mais aérien. Elle ne savait pas si ça existait sur la terre ferme. Dans l'océan, ça existe, il y a des courants chauds et des courants froids. Quand on a envie de l'un ou de l'autre, il suffit de nager un peu et l'on en trouve toujours un. Elle pensa donc qu'en marchant un peu plus loin, elle trouverait sûrement quelque chose. Et elle se mit en quête aussitôt, marchant droit devant elle. Le soir tombait rapidement et l'obscurité la surprit bientôt. Elle commença d'avoir un peu peur. Pas peur de quelqu'un, puisqu'elle n'avait jusque là rencontré personne, mais peur de se perdre dans ce monde inconnu pour elle, peur de passer la nuit au froid, peur de l'obscurité dans un monde étrange. Soudain, elle aperçut une lumière au loin. Elle se dirigea droit dessus. S'en approchant, elle découvrit une forme bizarre, comme un petit palais en miniature, mais pas un palais en huîtres ou en coraux, non, plutôt une espèce de grotte en planches. Des planches de bois, Nellaïs en avait déjà vu souvent, dériver dans la houle les jours de mauvais temps, ces jours où l'océan se fâche et fait de grands creux à sa surface. Mais ces planches, elle les avait toujours vues isolément les unes des autres, jamais assemblées ainsi pour faire une grotte en bois, à l'exception du navire de l'autre jour, mais qui, lui, flottait aussi sur son océan. Prudemment, Nellaïs fit le tour de la cabane (car c'était bien sûr, une cabane). Quelques volets disjoints laissaient filtrer des rais de lumière au dehors. C'était cela que Nellaïs avait vu de loin. Une porte, en bois également, fermait la bicoque qui, de près, n'avait rien d'un palais. Nellaïs, risqua un œil par une fente d'un volet. Il y avait quelqu'un à l'intérieur. Elle vit une forme bouger. Elle fut soudain inquiète. |
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- Et si je tombais sur un humain méchant ? pensa-t-elle. Qu'est-ce que je risque ? Il ne pourrait pas me pêcher, je suis déjà sortie de l'eau. Oh ! suis-je bête, il ne verra sûrement pas que je suis une sirène puisque j'ai des jambes comme lui ! Allons, n'aie pas peur, Nellaïs, vas-y ! Et, sans prendre une seconde conscience du fait qu'elle était une jeune fille, seule, innocente, jolie, et complètement nue (ce qui était naturel pour une sirène mais beaucoup moins pour une humaine), elle gratta à la porte. - Qui est là ? demanda une voix rude. Nellaïs se rendit compte à cet instant qu'elle savait parler aux dauphins et à tous les autres mammifères marins, mais qu'elle ignorait parfaitement le langage des hommes. Si elle perçut à l'intonation qu'il s'agissait d'une question, elle ne sut que répondre. Elle ne répondit donc rien, et recommença à gratter la porte. - Sales clébards !... Vous allez voir... dit la voix fâchée. Je vais vous apprendre à venir fouiner dans mes poubelles... La porte s'ouvrit soudain toute grande vers l'intérieur, éclaboussant d'un carré de lumière Nellaïs qui se tenait, nue et tremblante, dans l'encadrement. Une grosse femme lui faisait face, un balai à la main. - Miséricorde ! dit la femme. Ma pauvre petite, que fais-tu dehors par ce temps et dans cette tenue ? s'écria-t-elle. Entre vite, viens près du feu, assieds-toi là ! dit-elle encore en fermant la porte et en entraînant Nellaïs par le bras jusqu'à un tabouret face à la cheminée.
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La vieille apporta une couverture qu'elle jeta sur les épaules de Nellaïs grelottante. Une bonne odeur de soupe de poisson flottait dans l'air de la pièce. La bonne femme apporta une écuelle et y versa une grande louche fumante. - Tiens ! dit-elle, avale moi ça, ça te réchauffera. On n'a pas idée de se promener comme ça ! Des coups à prendre du mal ! Nellaïs regardait la vieille avec curiosité et intérêt. Elle ne semblait pas méchante du tout, au contraire. L'odeur de la soupe lui paraissait tout ce qu'il y a d'appétissante, et le froid ne mordait plus son corps nu. Elle eut envie de sourire mais s'en retint. La vieille était intimidante avec sa voix et ses manières rudes. - Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça, avec des yeux de merlan frit ? lança la bonne femme. Je n'ai jamais mangé personne, tu sais ! D'abord, je ne mange que des légumes et du poisson, ajouta-t-elle d'un ton bourru. Heureusement que Nellaïs ne comprit pas ces paroles, elles ne l'auraient pas du tout rassurée. Mais la vieille reprit d'un ton plus doux : - Allez, mange ! Pendant ce temps, je vais te chercher quelques frusques. Tu ne peux pas rester comme ça, nue comme un ver, ça se fait pas. Note bien, moi, ça m'est égal, mais j'en connais quelques-uns au village qui se rinceraient l'œil à bon compte. plaisanta-t-elle en riant. Nellaïs vit la femme rire, et, sensible au ton plus doux, elle se décida à sourire à son tour. - A la bonne heur ! dit la vieille. Je crois qu'on va s'entendre si tu apprécies mes plaisanteries, fit-elle en passant dans la pièce voisine. |
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Nellaïs goûta la soupe. Non seulement elle sentait bon, mais elle était bonne. Elle était même délicieuse, mais beaucoup trop chaude pour son goût. Elle n'avait pas l'habitude de manger si chaud. Chez elle, tout se mangeait cru, ou cuit par macération dans des jus d'algues acides, mais toujours froid. C'était la première fois qu'elle prenait de la nourriture chaude. Mais c'était aussi la première fois qu'elle avait eu aussi froid, et elle pensa que, finalement, c'était une bonne manière de faire. Elle se força donc un petit peu à avaler et elle reprit ses couleurs. La vieille revenait en portant une brassée d'oripeaux dénichés on ne sait où, qu'elle posa sur le plancher. - Allez, commanda-t-elle, enfile-moi ça ! Et elle entreprit de faire elle-même l'habilleuse. Prenant Nellaïs par le coude, elle la fit se mettre debout, bras levés. - N'est-elle pas jolie, notre petite Cendrillon ! dit-elle en admirant sincèrement le corps parfait de la jeune fille. Voyons un peu... Elle prit sur le tas une grande chemise de toile écru, toute d'une pièce, qu'elle enfila par-dessus la tête de Nellaïs. Elle y ajouta un pull-over de patchwork, aux couleurs bigarrées qui amusèrent grandement Nellaïs, et passa à la partie basse. Une petite culotte de coton et un pantalon d'homme en velours firent l'affaire. Des chaussettes tricotées à la main, un peu grandes pour sa pointure finirent d'habiller Nellaïs de la tête aux pieds. - Ah, dame ! Pour les godillots, je n'aurai pas ce qu'il faut. Il faudra te contenter d'une paire de sabots et d'un peu de paille en attendant mieux, grommela la vieille dans une aimable grimace. Mais enfin, te voilà à peu près présentable. Maintenant, raconte-moi un peu ce qui t'a amené à te retrouver comme ça, chez moi ? Nellaïs ne comprenait toujours pas. Elle sentit bien le coté interrogatif de la proposition, même le contenu, mais elle était bien incapable de prononcer un mot d'humain. Elle regardait la vieille de ses grands yeux au bleu-vert intense, comme un chien intelligent regarde son maître, comprenant le sens de ses mots par le ton qu'il emploie, mais capable seulement de japper. Nellaïs sentit qu'il fallait faire quelque chose. Elle se mit à chanter... |
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Si le chant des sirènes agit sur le comportement des marins mâles de manière désastreuse en les rendant fous, il s'avéra que sur une femme le résultat fut tout aussi surprenant. La vieille tomba littéralement sous le charme étrange des sons modulés. On ne peut plus guère entendre de nos jours le chant des sirènes, mais on connaît le chant des baleines et la poésie, la douceur et la beauté qui s'en dégagent. Celui des sirènes était semblable à cela, mais encore plus mélodieux. Ce serait franchement indescriptible pour nos oreilles habituées au rap, au free-jazz ou à la techno. Bref, la bonne femme fut emballée par le concert improvisé de Nellaïs, et resta un long moment ébahie lorsque cette dernière s'arrêta de chanter. Elle finit cependant par articuler : - Ben, toi alors, tu es muette comme une carpe, mais quand tu t'y mets !... Miséricorde ! Que c'était beau !... Tu es sûrement une de ces artistes étrangères qui doivent venir à la cour pour le mariage du prince... Ah ! Quelle chance tu as, jeune fille, d'aller à la cour du roi. Comme j'aimerais être encore jeune et belle comme toi pour rencontrer le prince... Bon ! C'est pas tout ça, mais maintenant, il est temps d'aller dormir. Tu me raconteras demain. Je te mets une paillasse là, dans ce coin, près du feu. Bonne nuit, princesse ! Nellaïs s'endormit ce soir-là en pensant à ses parents et à sa marraine des abysses, et à la chance qu'elle aurait peut-être de rencontrer ce beau jeune homme qu'elle avait vu sur le navire...
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Elle se réveilla au grand jour. Ce fut le carré de lumière qui inonda la baraque par la porte ouverte qui la réveilla. Elle avait dormi beaucoup et la bonne femme était debout depuis longtemps lorsque Nellaïs ouvrit les yeux. Et justement, elle rentrait en portant un fagot qu'elle posa dans l'âtre. Elle prit un soufflet et raviva le feu sous la soupe de la veille. Puis, fouillant dans la poche de son immense tablier, elle avisa une écuelle sur la table et y posa deux choses rondes comme d'énormes perles un peu allongées. Nellaïs regardait, assise sur sa paillasse. - Qu'est-ce que c'est que ces huîtres qui peuvent faire des perles si grosses ? pensa-t-elle. La vieille décrocha une poêle à frire et la posa sur le feu vif qui brillait maintenant dans la cheminée. Elle attrapa les deux grosses perles et les cassa d'un coup sec sur le rebord de la poêle avant d'en vider le contenu dans l'instrument. Un grésillement se fit entendre et une odeur appétissante parvint aux narines de la jeune sirène. - Tiens ! se dit-elle, ce ne sont pas des perles. Je ne connais pas de perles creuses qui ont du jaune à l'intérieur... On dirait plutôt des œufs de tortue, mais leur coque paraît vraiment bien dure... Poussée par la curiosité et attirée par l'odeur, elle se leva de la paillasse et s'approcha de l'âtre et de la cuisinière. - Ah ! Je me disais bien que ça te ferait bouger ! s'exclama la bougresse en plaisantant. Rien de tel que des œufs pour le petit déjeuner. Tiens, assieds-toi là dit-elle en montrant du doigt à Nellaïs l'unique tabouret de la baraque. |