Sans but précis

 

 

 

Nouvelle


de
Patrice Peiti

 

 

 

 

 

©1999 DIAMEDIT/Patrice Peiti
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Je me promenais tranquillement, à pied, sans but précis.

J'aime bien me promener sans but précis. Comme ça, je ne sais jamais ce qui m'attend au coin de la rue. Et bien souvent, personne ne m'attend. En me promenant sans but précis, j'ai l'impression de partir à l'aventure.

Je me dis : aujourd'hui, je vais assister à quelque chose d'étonnant, d'inattendu, voire de stupéfiant. Et comme bien souvent, je ne suis pas au bout de mes surprises, alors, il ne se passe rien. J'en suis d'ailleurs toujours étonné, on dit qu'il se passe tant de choses dans le monde.

Mais peut-être que je vis dans un monde à part. Un monde parallèle où il ne se passe jamais rien. Et s'il se passe quelque chose, c'est juste pour donner le change et surtout semer le doute dans les esprits. Mais peut-être que j'ai cligné des yeux lorsque ça s'est produit, ou que je n'étais pas sur le bon trottoir et à la bonne heure.

Bref, je me promenais sans but précis, lorsque je tombe nez à nez avec un inconnu. C'était quelqu'un que je n'avais jamais vu, et tout de suite, on a sympathisé. Notre rencontre fut pourtant brutale et malgré cela, tout de suite, on s'est tutoyé.

D'ailleurs, le tutoiement, c'est un truc utilisé dans les différents pour favoriser les rapprochements.

Au début, on a failli en venir aux mains, mais on s'est contenté de s'expliquer et dans ces moments-là, rien ne vaut le dialogue.

- Non mais t'as vu comment tu conduis, tu pourrais au moins regarder devant toi !

Il faut dire, juste au moment de se croiser, plutôt que de choisir chacun une direction différente, on a choisi la même. A notre décharge, on avait pas mis de clignotant. Et bien sûr, chacun a pensé que l'autre irait tout droit. Aussi, lorsque le changement de direction s'est produit, personne ne s'y attendait. Il y avait même une chance sur un million pour que ça arrive. Alors personne n'a pu éviter l'accident. Quelqu'un à bien poussé un cri pour nous avertir du danger, mais c'était déjà trop tard.
Sous le coup de l'émotion, chacun s'est empressé d'accuser l'autre, par tradition. Et c'est vrai, on se demandait si le choc n'avait rien endommagé. On n'était pas assuré, alors on préférait prendre les devants, pour les mettre en avant. Remarquez que ça ne sert pas à grand-chose de prendre les devants pour les mettre en avant, vu qu'ils y sont déjà. Parce que si les devants n'étaient pas devant on les prendrait pour des arrières. Et prendre les devants en mettant les arrières en avant, ça nous obligerait à revenir en arrière. Et ça ne nous avancerait pas.

Ensuite on a abordé des sujets plus intéressants. Quelqu'un a dit à l'autre que c'était un con. Mais je ne me souviens plus ni qui était con, ni qui l'avait dit. Avouez que s'est bête. Malgré tout, il y a une chose qui est sûre, c'est que ça ne s'invente pas. C'est que peu de gens ont eu la chance de faire des études dans ce domaine et, c'est souvent à la suite d'une longue expérience personnelle que l'on peut établir des diagnostics sérieux. En plus, souvent l'auto-diagnostic est impossible. Lorsque vous vous regardez le matin dans la glace, tout semble parfaitement normal, mais c'est lorsqu'on vous révèle la terrible réalité que tout bascule. Mais après coup, vous ne pouvez que remercier la personne qui vous à fait découvrir votre vrai visage.

Alors, vous lui dites : " Heureusement que vous m'en parlez, sinon, je ne m'en serais pas rendu compte "

C'est certain, bien souvent, vous partez le matin en toute confiance, alors que vous êtes déjà marqué par le sceau du destin.

" C'est vrai, si j'avais pu savoir que j'étais con, j'aurais pris mes dispositions avant de venir. Je n'aurais certainement pas laissé les choses en l'état. "

Il y a une chose qui est évidente, tant qu'on ne vous dit pas que vous êtes con, vous ne pouvez pas le savoir. En plus, si vous saviez que vous étiez con, sans que personne ne vous le dise, ce serais déjà une preuve d'intelligence. Et si mince soit-elle, qui serait assez bête pour rester con même à moitié. Ce serait vraiment complètement idiot.

Au fil de la conversation, l'inconnu me demande pour qui je me prends. Comme il à l'air de s'intéresser à moi, je lui répond en toute francise.

- " J'essaie d'être moi-même, mais je n'y arrive pas toujours... Et, tel que vous me voyez, je me prends pour n'importe qui. Je me prends pour ce que je ne suis pas. Je dirais même plus, je me prends pour quelqu'un d'autre. Et, ça sera pas la première fois que ça m'arrive. Des fois, si je me regarde dans une glace, j'ai du mal à me reconnaître. J'en arrive même à me prendre en grippe, vu que je ne sais plus qui je suis. Alors, je me fuis en prenant le large. Je me dis : "Et si j'allais voir par là, si j'y suis".
Et le plus étonnant dans tout ça, c'est que ça marche. Les voyages, ça vous remet toujours les idées en place. "

- " Alors, là, vous étiez en train de vous chercher ".

- " Non, non, j'errais sans but précis "

- " Ah bon, parce justement, moi aussi, je me promène sans but et vous êtes ma première surprise "

- " Quelle coïncidence, c'est la même chose pour moi. On devait être fait pour se rencontrer. Tiens, si on s'associait, on multiplierait nos chances de surprises. On pourrait même se faire des surprises mutuellement et comme ça, on en aurait pour notre argent. "

- " Ca nous changerait de ces journées où c'est tout organisé, soit-disant. "

- " Tenez, par exemple, moi, hier je m'étais prévu un seul but dans la journée, arriver à l'heure chez mon coiffeur "

Vous savez se que c'est, on est toujours occupé à droite à gauche, et on n'a pas le temps de se tenir au courant. Et pour rester dans le coup, je vais chez mon coiffeur. Là, je trouve toujours le moyen de discuter, ça permet d'échanger des points de vue sans intérêt que je donne volontiers. Petite précision : Je me rends toujours dans un salon mixte, comme ça je suis sûr d'être bien informé.

Donc, pour moi, aller chez le coiffeur, c'est loin d'être une corvée. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais à peine sorti de chez moi, je tombe sur un contre-temps ! Un contre-temps tout bête, tout juste à la hauteur de ses ambitions. J'avais oublié mes kleenex sur un coin de table, et, comme je ne me souvenais plus ni du coin, ni de la table, il a fallu que je fasse tous les coins, les uns après les autres, table après table. Ce n'était rien qu'un petit contre-temps, mais suffisant pour me faire perdre 5 mn, le prix de l'agacement. Mais, qu'est-ce que c'est que 5 mn dans la vie d'un homme ? Parce que, par la suite j'ai eu droit à un contre-temps grandeur nature, un contre-temps qui vous gâche votre après-midi pour le restant de la journée.

Ce contre-temps, c'était un ami de longue date. C'aurait pu être un feu rouge. Cet ami de longue date, je ne l'avais pas vu depuis une éternité. En fait, c'était un copain de récré. La dernière fois qu'on s'était adressé la parole, c'était pour se dire qu'on se parlerait plus. Au début, on n'a pas tout de suite rompu notre engagement, on s'est fait des signes... de la tête. Après, on s'est enhardi, on a fini par se demander si on allait bien et après concertation, on en a convenu. Ensuite, on s'est demandé ce que l'on devenait. Là, ça devenait un peu trop compliqué, alors on à fini par parler pour ne rien dire. Mais, vous savez ce que c'est, on s'en est pas aperçu tout de suite. C'est que c'est pas évident, on discute, on discute et finalement on ne dit rien. C'est un peu comme une fleur qui va s'ouvrir et puis qui change d'avis au dernier moment. Il faut savoir saisir cet instant précis où au cours de la conversation vous parlez sans vous exprimer.

Au bout d'un moment, chacun de nous a quitté l'autre. Je crois même qu'on l'a fait en même temps pour pas faire de jaloux.

Après ça, vous pensez bien que j'allais être en retard à mon rendez-vous. Mon coiffeur ne pourrait probablement pas me prendre avec ce contre-temps. J'avais un métro de retard sur le cours des événements.

Sans rendez-vous, je ne me serai même pas posé la question et réfléchir c'était encore une perte de temps, un contre-temps de plus. Et si je reprenais un autre rendez-vous, j'allais devoir prendre sur mon temps qui est toujours compté, quoi qu'on en dise. De plus, si je ne prends pas de rendez-vous, je suis sûr de ne pas être en retard. Autant de bonnes raisons pour partir à l'aventure. Car même si je tombe sur un contre-temps, j'ai toujours l'impression que c'était prévu au programme. Une sorte de voyage organisé où la surprise serait à chaque coin de rue et même entre les coins et les recoins. Alors, vous comprendrez pourquoi je préfère me promener sans but précis.

Des fois, on ne rencontre pas toujours des contre-temps. Des fois, on croit que c'est un contre-temps, et finalement ça se transforme en heureux concours de circonstances.

Mais, cette fois, je n'étais pas attendu alors, j'avais tous mon temps, et j'étais prêt à le perdre. Vous penserez ce que vous voulez, que c'était de l'inconscience, que c'était déraisonnable... Mais c'était mon temps et j'en faisais ce que je voulais.

J'étais maintenant avec mon inconnu depuis un petit moment et je ne sais pas ce qui m'a pris, mais je lui ai demandé son nom et dés lors nos relations prirent une toute autre dimension. J'avais à présent un inconnu que je ne reconnaissais plus, c'était franchement inattendu. Qui aurait pu croire le matin que dans la journée je rencontrerais un inconnu dont je perdrais l'anonymat dans l'après-midi ? Oui, qui ? Pas moi en tout cas. De toute façon je m'attendais à rien, alors vous vous imaginez ma surprise. Mais je n'étais pas déçu, j'en étais même tout excité.

Combien de fois, pourtant, je me suis retrouvé face à un inconnu qui m'ignorait royalement, bien qu'il n'y eut rien de royal dans tous ça. Tenez, une fois, ça se passait juste à un arrêt de bus, une inconnue encore jeune pour son âge attendait devant les horaires.
Ça ne me gênait en aucune façon, j'avais mes propres horaires sur moi et en plus je les connaissais par cœur. Tout ça, c'était le résultat d'une utilisation intensive, voire abusive des transports en communs. Comme je me présentais à l'arrêt, je pris l'initiative, et j'attaquai, bille en tête par un bonjour tout ce qu'il y a de plus amical, en ayant soin de conserver une certaine distance dans le ton, pour éviter tout quiproquo. Elle me répondit par un silence évocateur ou tout du moins le pris-je comme tel. Mais, au fond de moi-même, ça ne m'évoquait rien. Si on se connaissait, j'aurais sans doute compris. Alors, j'insistai bêtement, en la voyant s'emmitoufler dans son manteau, soudain saisie d'un petit tremblement alors que devant sa bouche se formait un léger brouillard. C'était la preuve, évidente, qu'elle était vivante.

Je lui dis : " C'est toujours aussi mal chauffé, ces abris-bus !"

Elle me regarda, et je lus dans ses yeux, d'où tout amour semblait avoir disparu, cette phrase laconique : " Je t'ai rien demandé !"

Effectivement, elle ne m'avait rien demandé. Mais peut-être n'y avait-elle pas pensé ? On ne pense pas à tout. Ou peut-être n'avait-elle pas osé ? Elle était peut-être timide. En tout cas, je me disais qu'au bout du compte, elle était peut-être tout simplement bien élevée, peut-être ne parlait-elle jamais à des inconnus. Ou, peut-être était-elle muette ? Alors, après tout, elle pouvait tout aussi bien avoir voulu dire : " Tu m'as jamais vue ? "

Là, c'est vrai, en y pensant sans réfléchir, c'était notre première rencontre. D'ailleurs, une question me démangeait les lèvres dans ce dialogue de muet. Alors, n'y tenant plus, je la posai en silence afin de ne pas troubler la quiétude du moment : " J'ai combien de temps pour répondre à la question ?".

Non, parce qu'il faut faire gaffe à ce que l'on dit. On s'est peut-être croisés sans se remarquer, ou on s'était vus sans se regarder. On s'était parlé sans avoir été présentés, ou encore on s'était peut-être connus dans une vie antérieure. Et quelle tête on avait à cette époque-là ? Peut-être était-on en étroite relation comme l'épingle à linge à son fil ? Vous vous imaginez un peut l'affront : Des jours et des jours, par tous les temps et contre vents et marées, collés l'un à l'autre dans une parfaite symbiose, et puis, là, les retrouvailles...
Et on se ferait la gueule ? Ca serait franchement moche.

Et puis, en y regardant bien, vous vous dites, toujours en silence, et avec un large sourire : " Mais, si je vous avais déjà rencontrée, j'aurais pu difficilement vous oublier. Croyez bien que la prochaine fois qu'on se voit, ça ne se reproduira plus ".

Malgré tout, on peut facilement envisager un autre scénario. Celui où la personne que vous n'avez jamais vue n'attend surtout pas de réponse.

Alors là, il n'y à qu'une seule attitude à adopter : entrer dans son jeu.

" Vous m'avez posé une question et vous ne voulez pas que j'y réponde. Moi, je peux très bien vous parler pour ne rien dire. Et comme je sens que vous ne voulez pas que je vous adresse la parole, je peux vous écrire en vous joignant une enveloppe timbrée pour la réponse, et, j'ajouterai, dans un excès de générosité totalement désintéressé " .

J'en étais là de mes réflexions, lorsque le bus arriva. Deux stations plus loin, je constatai avec soulagement que ma muette avait retrouvé sa voix, sans doute à cause du choc des retrouvailles. Elle venait de voir une amie, et j'entendis enfin son charmant babillage se répandre dans l'air comme une traînée de poudre. Et là, vous ne pouvez pas savoir quel grand soulagement je ressentis. Mon inconnue n'était pas muette ! Quel bonheur ! Et en plus, elle avait attendu d'être avec une amie pour lui parler. Elle avait préféré garder ce qu'elle voulait dire pour son amie, voilà une grande preuve d'amour.

Mon inconnu qui ne l'était plus, me regarda avec peine, car la nuit commençait à tomber. Néanmoins, je crus deviner une lueur complice dans ses yeux, sans doute à cause du réverbère qui venait de s'allumer derrière moi.

***

*

 

FIN

 


Original music Deb Ackley